DPchallenge #1

Il attendait debout depuis presque une heure. Il s’était décidé au matin et plus rien ne pourrait le faire changer d’avis. Il attendait debout, le regard fixé, droit devant lui. Nul n’aurait pu dire ce qu’il regardait. Certains badauds posaient sur lui des coups d’oeil mauvais, le prenant pour un dérangé. Les poètes affirmaient qu’il avait quelques visions. Les corps se bousculaient autour de lui mais lui ne les voyait déjà plus. Il fixait droit devant lui, les poings serraient. Il avait dans les yeux cette étincelle qui ne s’éteint jamais, une étincelle, un mélange de peur et de fierté. Il fixait l’ombre et la ténèbre. Il fixait sa peur et sa fierté. Le soleil ne passait plus là où il voulait aller. Les passants se faisaient engloutir par l’ombre. On les voyait disparaître tour à tour. Bien entendu, personne ne s’affolait, c’était la routine, le passage obligé. Les passants faisaient leur marché comme si de rien était. Comme si le monde allait, comme si la paix allait. Parce qu’il fallait bien continuer à vivre, parce qu’il fallait bien se donner les moyens pour survivre. Et on voyait les passants traverser l’allée sans lumière, tout au fond de la promenade de brique rouge. C’était bien ça qu’il fixait. C’était cet endroit qu’il convoitait. Et plus il fixait l’obscurité plus son regard se perdait. Ô ciel qu’il se perdait. Il se vidait. L’étincelle était toujours là, ce mélange, à la fois de peur et de fierté. Mais on ne pouvait plus voir de fierté sur son visage et ses traits n’affichaient plus aucune peur. Il se vidait. Il se vidait. Il se vidait parce qu’il regardait l’obscurité qui vomissait ses fantômes, ses souvenirs et ses secrets.
Il s’était décidé au matin. Sans dire un mot. Sans un mot il avait quitté sa chambre. On a pas toujours besoin des mots. Parfois, les mots sont de trop. Il n’avait pas besoin des mots. Il avait quitté sa chambre. Il avait embrassé sa mère sur la tempe. Elle souriait encore. Elle souriait toujours pour lui. Il avait plongé ses yeux dans les siens et il était parti, sans un mot. Pour ne pas tout gâcher, pour ne pas se rétracter. Les mots auraient étaient de trop. Il avait quitté son logis et il avait marché droit devant lui. Et il était arrivé là. Sur la promenade. Au milieu des briques, des passants qui faisaient leur marché, des cris des bébés, des odeurs de chiens et de pain frais. Il avait marché pieds nus. Tout droit. Ca faisait presque une heure qu’il était là. Comme il avait marché pieds nus, les badauds le dévisageaient. Ils le dévisageaient de cette façon désagréable, de ce regard accusateur et trop curieux qu’ont toujours les badauds. Souvent, on se laisse détruire par ce genre de regard. Peut-être qu’il aurait du se laisser détruire. Mais il ne voyait rien, même pas ses pieds salis. Il aurait peut-être du se laisser détruire. S’il y avait quelque chose à détruire, ça aurait pu être mieux.
Il était juste là, debout depuis une heure. Il était juste là, à quelques pas de moi. Moi aussi j’étais là. Je l’observais depuis une heure. Je l’observais, lui qui observait l’obscurité. J’observais son étincelle et ses poings serrés. J’aurais pu tendre les bras et je l’aurais touché. Je l’aurais touché et je l’aurais serrer dans mes bras. Et je lui aurait dit que tout allait bien. Je lui aurait dit que je ne savais rien mais que je comprenais, parce que je connaissais. Je lui aurait dit que je connaissais son étincelle, celle qui ne s’éteint jamais, son étincelle de peur et de fierté que seul une douleur, aiguë et immortelle, pouvait donner. J’aurais du tendre les bras et je l’aurais laisser pleurer tout contre moi. J’aurais sans doute pleurer avec lui dans mes bras. Si j’avais eu des bras je l’aurais serré fort. On a pas toujours ce que l’on veut. J’aurais voulu des bras. Lui aurait du avoir des chaussures ou alors quelque chose à détruire. Comme la vie aurait était plus douce pour nous deux. Moi avec des bras, lui avec des chaussures. Et j’ai souri en pensant à tout ça. Je l’observais et j’ai souris comme sa mère avait sourit. C’est à ce moment là qu’il a bougé. Mon coeur a failli s’arrêter, pétrifié de surprise. C’est qu’il était debout depuis longtemps et il n’avait pas bougé. Et je l’observais observer, alors jamais je n’aurais pu deviner qu’il allait bouger. Sans quoi je l’aurais bien serrer fort dans mes bras. Il a mis la main contre son coeur. J’ai senti le mien se réchauffer un peu, parce que je me suis dis qu’il sentait son coeur. Le mien devenait tout chaud parce que je me suis dis qu’il avait peut-être quelque chose à détruire finalement, quelque chose à protéger. Je me suis dit qu’il cherchait peut-être ses chaussures. Il a mis la main contre son coeur, comme s’il voulait le protéger, comme s’il avait mal de l’intérieur. Il a mis sa main contre son coeur et il a arraché son coeur pour le jeter contre les briques rouges juste à côté de moi. Tout est allé vite. Trop vite. Si vite que je n’ai pas pu tendre les bras de mon coeur pour attraper le sien. Il a sorti une arme. On reconnait vite ce genre de chose, même si on ne les connait pas. Il a sorti une arme au milieu de la promenade, là où les passants faisaient leur marché. Et il a tiré. Il a tiré comme il pouvait. Tout est allé si vite. Les badauds criaient comme des bébés. Et je l’ai regardé. Il pleurait. L’étincelle s’était fait manger par l’obscurité. Il pleurait. Tout est allé trop vite. Les soldats sont arrivés. Le cuir de leur botte grinçait. Ils ont tirés. Il ont tiré sur lui et il est tombé. Mort. J’ai regardé son coeur qu’il avait jeté avant de tiré. J’ai regardé l’étoile jaune qu’il avait arraché.

Loanx十

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